A ma mère Emma Julie
LA PHOTO
: poésie extraite du recueil "Méandres" d'Emilie Flore Faignond
Sous le dôme somptueux d'un jeune palmier, un jour vous avez posé
Pour cette petite photo noir et blanc, qui jamais ne m'a quittée.
Personne ne le sait, mais à moi vous l'avez tendrement confiée.
Aujourd'hui je suis si fière de pouvoir au monde le crier.
Vous me portiez dans vos flancs palpitants de vingt-trois saisons des pluies.
Comme vous êtes gracieuse, assise là sur ce tabouret près d'un vieux puits.
Vos bras délicatement se rejoignent derrière votre dos en arrière rejeté,
Ils semblent rechercher un appui sur le bord du bois de wenge.
Le balbutiement de ma vie à l'abri de votre jeune corps
Semble vous rendre si belle, fragile, et plus digne encore.
Quel doux privilège de savoir qu'en vous je me blottis,
Mon intime présence en vous m'émeut, me ravit.
Tel un grain gonflé enfoui dans une terre féconde,
J'attends l'heure fatidique où vous m'offrirez au monde.
Dieu, que vous êtes belle!
Vos seins sont emprisonnés dans un coquet bustier.
Seuls leurs profils galbés trahissent le secret de votre ventre habité.
Sous cette taille fine,qui aurait pu soupçonner, si vous ne me le l'aviez confié
Que se cachait déjà une troisième maternité?
Bien des joailliers auraient aimé habiller votre long cou,
Son port altier aurait valorisé leurs précieux bijoux.
Vos hanches sont drapées d'un pagne aux dessins bariolés,
L'étoffe gaie dévoile à peine la naissance de vos chevilles dorées.
Telle une ballerine, vos pieds nus effleurent le sol, vous paraissez aérienne.
C'est vrai vous aimiez danser, comme moi; vos cavaliers s'en souviennent.
Votre regard velours noir semble caresser tendrement le lointain,
Le grain fin de votre peau halée aurait inspiré Chenge le Shabien.
Vers quels horizons inconnus naviguent vos secrètes pensées?
Vers quels rivages enchantés ont-elles échouées?
Evoquiez-vous l'homme que vous chérissiez?
Votre flamme pour lui, fut si grande,vous me l'avez confié
Ou est-ce de l'esquisse de ma frimousse dont vous rêviez:
Comme vous deviez l'aimer; votre visage reflète tant de sérénité.
De petites créoles en or ciselé dansent à vos oreilles,
Elles scintillent sous le soleil comme deux petites lucioles.
Dieu, que vous êtes belle!
Dans vos cheveux soyeux on devine le souffle léger du vent.
Mes doigts si souvent ont caressé cette épaisse toison,
Elle tombe sur vos épaules nues en longues boucles folles.
Le côté gauche de cette cascade brune est illuminé de blanches corolles.
Ce sont des fleurs de frangipanier, votre arbre préféré, vous me l'avez confié.
Aujourd'hui je sais à quel point son parfum suave peut vous manquer.
Mes yeux sur l'ébauche de votre doux sourire s'attardent, il me rassure,
Il me permet de croire que déjà vous m'aimiez, c'est sûr!
Seule dans ce décor ensoleillé, mais de tout artifice dépouillé,
Votre beauté rayonne: combien de coeurs pour vous ont dû s'embraser!
En détaillant vos traits de papier sous notre soleil, j'ai découvert étonnée
La silhouette élancée d'un inconnu vêtu d'une djellaba immaculée.
La tête coiffée d'un fez blanc, il est assis discret près d'un paravent d'osier.
Cette présence discrète donne une note mystique à cette photo noir et blanc
Tel un ange,l'homme noir semble veiller au loin sur vous depuis longtemps.
Il ne saura jamais q'un matin clair sous le dôme somptueux d'un jeune palmier.
Près de vous il a posé, pour cette photo noir et blanc qui jamais ne m'a quittée.
Dieu, que vous êtes belle!
L'ovale pur de votre visage est baigné d'une éclatante lumière.
Tout comme l'est cette terre ébène où vous posiez hier.
Vous êtes en cette aurore, si loin de nos superbes cieux.
Vos traits de papier, emprisonnés dans un cadre en bois, toujours m'accompagnent
Partout où le destin me porte; de mon amour pour vous ils témoignent.
Et s'il est vrai que le temps doucement sur votre visage s'est posé,
Il n'a pu altérer cette photo, qui me parle toujours de vous au passé.
Et mon âme d'enfant jamais de vous n'a cessé de rêver
Devant cette photo noir et blanc pour laquelle, vous aviez posé,
Ô ma mère!
Kinshasa, février 1994